Lettre à Hamed
- valeriehochstrasse1
- 30 janv. 2023
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 janv. 2023

Je me souviens, Hamed, quand tu vivais encore en famille et que je te croisais à l'ESAT de Champigny. Tu avais commencé à travaillé en 1978 et tu ne jurais que par ton Chef Philippe BARON. Tu rêvais déjà du jour où tu pourrais vivre au Foyer. Et ce jour est arrivé. Après le décès de ton père, tu es venu t'installer Villa Picardie à Chennevières. C'était il y a 20 ans.
Au début, tu avais des idées bien arrêtées sur les choses : le cinéma c'était "pour les bébés" et la vaisselle "un truc de femmes". Mais tu t'es vite habitué aux sorties et aux loisirs. Bon, je ne dis pas non plus que nous avons fait de toi un féministe, mais tu es quand même devenu le Roi du lave-vaisselle. Tu le maîtrisais comme personne et tu ne tolérais pas que quelqu'un d'autre y touche.
Tu as gardé ta nationalité Algérienne, comme ton père le voulais, mais tu nous disais souvent : "Je connais pas là-bas, moi ! je suis né à Clichy."
Tu savais bien te débrouiller. Tu prenais les transports tout seul de Chennevières à Fontenay-sous-Bois pour aller voir ta famille. Tu aimais la Liberté, parfois un peu trop, c'est vrai. Il t'arrivait de découcher sans prévenir pour aller dormir chez une copine. Quand tu dépassais un peu les limites et que je fronçais les sourcils, tu prenais ton air innocent, les yeux écarquillés, et tu me répondais : "J'y peux rien moi. C'est Baron qui m'a fait comme ça". Bah voyons ! Je me suis souvent demandé pourquoi tu te cachais derrière Philippe pour excuser tes bêtises. Je crois que c'était ta manière de nous dire qu'il était ta seule vraie référence et que, si on espérait avoir un peu d'influence sur toi, on allait devoir ramer.
Tu nous disait en riant : "Je suis folle" ou à moi, qui suis une femme :"t'es fou, toi".
Tu as toujours gardé un petit côté provocateur. Parfois, c'était drôle. Parfois, moins. Et quand le ton montait avec toi, il valait mieux sortir la carte de l'humour. On finissait par rire ensemble et tu acceptais mieux de te plier aux règles.
Tu ne m'as jamais vraiment appelée Valérie. Dans ta bouche, mon prénom devenait "Chérie". Je rouspétais un peu, pour la forme, mais j'avais fini par l'accepter.
Puis la vie avec les autres est devenue plus difficile. Même au travail, cela devenait compliqué. L'épilepsie dont tu souffrais avait abîmé ton cerveau. C'était irréversible et on savait que les choses continueraient à se dégrader. Ce qu'on ne savait pas, c'est que tu aimais bien trop la vie pour baisser les bras. C'était il y a 15 ans.
On a continué le chemin avec toi.
Fin 2010, tu as fait partie des premiers à aller t'installer au FAM de Villeneuve-Saint-Georges. Moi, je suis restée au Service Habitat mais je venais te voir le week-end. Les débuts ont été difficiles. La Directrice de l'époque n'avait pas exactement la vision du FAM que nous avions rêvé ensemble. Tu te fâchais, tu t'énervais, tu faisais des fugues. Je suis venue donner un coup de main au FAM. C'était juste pour quelques temps. Puis, la Directrice est partie et je devais encore rester jusqu'à ce qu'une nouvelle Direction soit nommée. Je ne sais pas si elle s'en souvient mais, un soir, ta sœur Yasmina m'a téléphoné. Elle voulait me convaincre de devenir Directrice mais, moi, je m'étais bien juré de ne jamais prendre de telles responsabilités. On parle souvent de ce qu'on apporte aux résidents qu'on accompagne. On parle peut-être moins de ce que les résidents nous apportent. J'ai appris mon métier à tes côtés Hamed et, sans ce coup de fil, je ne serais probablement jamais devenue Directrice.
Je suis restée au FAM et tu n'as plus jamais fugué. C'était il y a 12 ans.
Tu étais chez toi. Ta famille t'appelait et et rendait visite. De temps en temps, nous retournions au Service Habitat pour que tu rendes visite à "ta chérie" Danielle. Au FAM, tu avais ton autre "chérie" Sophie.
Tu aimais le vrai coca, celui avec du sucre. Tu aimais faire la grasse matinée et manger des tonnes de pains au chocolats. Plus tard, tu t'es mis à aimer encore plus les petits pains qu'on servait aux repas. Tu en remplissais tes poches. Tu avais des problèmes de mémoire, c'est vrai; mais, quelques fois tu en jouais. Tu venais me dire que tu avais perdu tes clés mais, quand je te conseillais de les chercher avec les encadrants, tu insistais pour que je vienne chercher avec toi. C'était ta manière de me dire qu'on ne passait plus assez de temps ensemble. Tu aimais aussi perdre tes lunettes mais, là, c'était surtout parce que tu n'aimais pas les porter. Je me souviens aussi de toutes tes montres. Celles que tu perdais, celles qu'il fallait acheter, celles dont le bracelet devait être changé, celles qu'il fallait constamment remettre à l'heure...
Tu n'aimais pas te sentir diminué. Parfois, quand ça n'allait pas, tu te laissais aller à pleurer. Puis, quand on pensait que rien ne pouvait s'arranger, tu nous surprenais. Tu te relevais. Tantôt en fauteuil, incapable de tenir l'équilibre, soudain debout, bien droit, capable de marcher.
Les années sont passées. Malgré tous tes efforts et ton envie de vivre, tu n'avais pas le pouvoir d'arrêter les effets du temps. Il n'y a aucune montre pour cela. Petit à petit, les vacances à Ronce-les-Bains, que tu aimais tant, n'ont plus été possibles. Peu a peu, le langage se perdait dans tes yeux. Nous avons fini par comprendre que tu ne quitterais plus ton fauteuil de façon spectaculaire. Les hospitalisation sont devenues plus fréquentes.
Un peu avant Noël, dans la soirée, tu es à nouveau parti avec le SAMU. L'infection était un peu plus résistante que d'habitude mais les soignants de l'Hôpital pensaient finir par en venir à bout. Ils ne savaient pas à quel point cet interminable combat t'avait épuisé. Alors, à 72 ans, dans ton lit d'hôpital, tu as fermé les yeux et, cette fois, tu avais besoin d'un peu plus qu'une grasse matinée. Le 18 janvier 2023 à 6h00 du matin, les soignants n'ont pas pu te réveiller.
Notre peine n'est bien sûr pas comparable à celle d'Houcine, de Yasmina et de toute ta famille. Mais tu sais bien qu'on est tous tristes aujourd'hui. On aurait voulu te garder encore un peu. J'ai presque envie de froncer les sourcils, de te dire "Allez Hamed, arrêtes tes bêtises, reviens !" mais je t'entends déjà me répondre :"Je t'aime chérie, mais laisse-moi tranquille".
Tu as raison. Tu as mérité de te reposer en paix.
Nous, au FAM, on continuera sans doute à t'apercevoir au détour d'un couloir. Moi, c'est sûr, chaque fois que je ferais une bêtise, j'entendrai ta voix se moquer gentiment de moi.
Moi aussi je t'aime Hamed. J'espère que là où tu es, on te donnera des petits pains.







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