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Lettre à Christian B.

  • valeriehochstrasse1
  • 31 janv. 2023
  • 3 min de lecture

Christian,

Je me souviens de ton arrivée au Foyer intermédiaire. Tu avais dû troquer ton travail à l’ESAT Lionel Vidart contre une place à l’Hôpital de jour en raison de tes difficultés de mobilité et tu avais donc quitté ton foyer ADAPEI pour rejoindre le Service Habitat de l’AFASER.

Au Foyer Intermédiaire ce n’était pas toujours facile. Il n’y avait pas d’éducateur sur place pour te surveiller et tu n’en faisais qu’à ta tête. Tu faisais enrager notre collègue Pascal, obligé de se lever le matin pour aller vérifier que tu partais bien à l’Hôpital de jour. Toi, tu préférais rester au foyer à ne rien faire.

Tu aurais aimé être chanteur. Il me semble encore t’entendre entonner « Comme d’habitude » en prenant l’air profondément inspiré. Toi, tu aurais voulu être Claude François et mettre le feu sur scène entouré de Claudettes.

Je me souviens qu’au début tu n’avais qu’une canne à trois pieds pour marcher. Elle était orange. Tu semblais te déplacer avec difficultés mais il suffisait de mettre un rock et tu jetais la canne pour danser comme un endiablé.

Il y a un peu plus de 12 douze ans, tu as fait partie des premiers à venir t’installer au FAM.

Tu t’étais cassé la jambe et t’étais mis à apprécier les joies du fauteuil roulant. Tu l’aimais tant et si bien que, même une fois rétabli, tu ne voulais plus le quitter.

Je me souviens de nos frayeurs lorsqu’on nous prévenait qu’on t’avait vu descendre à toutes berzingue la côte de Villeneuve-Saint-Georges en slalomant sur ton fauteuil entre les voitures. Quand tu ne trouvais aucune âme charitable pour te remonter, tu descendais simplement du fauteuil et tu le poussais devant toi en marchant comme avec un déambulateur. Tu oubliais juste que tu avais du mal à marcher et tu remontais la côte tranquillement.

Tu nous en as peut-être un peu voulu mais cela ne pouvait plus durer. Alors on a profité d’une de tes siestes, avec Sandy, pour aller voler ton fauteuil dans ta chambre et le remplacer par un déambulateur. On a caché le fauteuil dans un local fermé à clé et tu t’es fait une raison.

Ton argent passait dans les cigarettes et ton télé Z. Quand tu en manquais et que tu étais en panne de tabac, tu pouvais être de très mauvaise humeur. Tu piquais des colères terribles et il t’arrivait de t’énerver au point de balancer ton déambulateur à travers la pièce comme s’il ne pesait rien.

Tu gardais en toi des blessures secrètes. Tes colères t’aidaient à lutter contre la tristesse qui pouvait t’envahir par moment.

Pourtant, tu aimais la vie. Tu aimais la fête. Tu aimais l’amour. En vacances à Ronces-les-Bains, tu étais tombé amoureux fou de Christiane, une cliente de l’hôtel qui n’avait plus de bras. Chaque année, lorsque c’était l’heure de rentrer au foyer c’était pour toi un déchirement. Il t’arrivait même de te carapater en douce un peu avant le départ, dans l’espoir qu’on reparte sans toi. Tu aurais voulu qu’on te laisse là-bas au bord de la mer, auprès de ton grand amour.

De retour au FAM, tu boudais toujours quelques temps avant de t’autoriser à reprendre le cours de ta vie.

On a bataillé à tes côtés des années pour t’aider à conserver ton autonomie. Tu étais l’un des chouchous de Magda, notre Kiné. Nadia te faisait faire une partie du trajet pour aller acheter tes cigarettes en marchant autant que tu le pouvais.

Mais ta santé se dégradait. Toutes les cigarettes que tu avais fumées au long de ta vie te coûtaient cher et pas seulement financièrement.

Tu as pourtant fait preuve de courage en arrêtant de fumer mais le mal était fait.

La maladie était là, sournoise. Une masse sur ton poumon qui t’étouffait peu à peu.

Nous aurions souhaité que tu te relèves, que tu balances ton fauteuil à travers ta chambre d’hôpital et que tu te mettes à danser en chantant Alexandrie, Alexandra, mais tu n’en avais plus la force.

Tu as fermé les yeux pour écouter une mélodie que toi seul pouvais entendre désormais. Tu t’es laissé emmener par les sirènes du port, là-bas vers la lumière du phare.

Je ne sais plus comment faire. Tu es parti.

Bientôt, les magnolias fleuriront et nous penserons à toi. Chaque lundi au soleil, nous penserons à toi.

Nous ne jouerons pas à faire semblant. Nous ne t’oublierons pas.






Petite vidéo : Derniers instants de fête :


 
 
 

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